Bannir l’assistanat
Samedi, 29 Mars 2003, par Jean Pierre Willem info@mapn.org
Les ONG se trouvent à un tournant de leur histoire. Les services de coopération se posent des questions parallèles. Après un quart de siècle de tâtonnements, la médecine occidentale appliquée à des pays du tiers monde est décevante : la Coopération n'a pas tenu ses promesses.
Le développement annoncé des pays du sud s'enfonce dans une impasse. Pire, beaucoup de peuples du tiers monde se trouvent aujourd'hui confrontés à des situations économiques ou sanitaires de plus en plus critiques, voire alarmantes. Face aux échecs des programmes de santé et de développement imposés aux pays les moins avancés, la conclusion de nombreux colloques réservés à ce thème est identique : « Il faut coopérer autrement ». D'où une interrogation sur une vision des « autres sociétés », sur une nouvelle conception des projets et actions.
A cette constatation déjà très pessimiste, s'en ajoute une autre tout aussi importante, sinon davantage : les populations démunies de la planète ne veulent plus être assistées. Des peuples entiers redressent la tête, disposant de forces inemployées et de ressources naturelles, ils entendent et veulent reprendre en main leur destin.
Dans ce contexte historique, une association humanitaire se met en étroite symbiose avec les aspirations de la population ; elle recense les capacités des sociétés locales à prendre en charge leur avenir. Cette association, les Médecins aux pieds nus (MAPN) réalise une spectaculaire percée, non pas au niveau médiatique, mais, sur le terrain. Créée en 1987, et regroupant des dizaines de volontaires, elle représente une sérieuse alternative aux problèmes de santé et de développement.
Pour mener à bien ses missions, elle axe sa dynamique selon trois vecteurs d'action : Les MAPN prennent en compte l'environnement socioculturel des populations qui font appel à eux. Pour cela ils étudient leurs modes de vie, leurs rites, leurs traditions, leurs arts, leurs nourritures, leur religion et leur pharmacopée. Cette science nouvelle et pluridisciplinaire a pour nom l'ethnomédecine. Le malade est soigné dans son milieu naturel, en fonction de ses conceptions de la souffrance et de la mort.
Les MAPN appliquent les soins de santé primaires, idée chère à l'OMS et à l'Unicef, mais aussi et surtout leurs médecins, infirmiers, thérapeutes à vision holistique, n'hésitent pas à travailler en étroite liaison avec les tradipraticiens (guérisseurs, chamanes, matrones) qui représentent les "traducteurs culturels" de leur communauté. Ils contrôlent l'efficacité des médications traditionnelles, en améliorent la posologie ou le mode d'attribution. La médecine est ainsi mieux répartie, plus performante et à la portée de toutes les bourses. Il y a échange des connaissances (cours d'hygiène, précautions à prendre en cas d'épidémie, premières mesures d'urgence) et bien au-delà, recherche des plantes à vertus médicinales, création de jardins botaniques pour en assurer la culture des plantes, surtout de celles menacées de disparition, constitution d'herbiers et rédaction de recueils des traditions médicales.
Enfin la réalisation de projets intégrés, conçus, voulus et animés par l'ensemble de la communauté, et qui prennent en compte les ressources humaines et naturelles, en vue d'assurer sur place des moyens décents et suffisants d'existence, et par là même contribuer à effacer le mirage des villes.
Apporter un secours sanitaire constitue, déjà, une oeuvre méritoire. Elle ne doit pas s'arrêter là pour les gens qui crèvent de faim, désespérés, et dont le bétail lui-même est malade. Elle doit ensuite leur permettre de se nourrir, de soigner les troupeaux, de créer des emplois, de promouvoir et améliorer leurs techniques artisanales, mais d'éviter en même temps un transfert hâtif des méthodes et techniques occidentales dont les dangers sont évidents. Le but est de sauvegarder l'environnement écologique et l'économie traditionnelle sans exclure une ouverture à long terme sur les progrès scientifiques.
Cet élan communautaire a accompli des miracles chez les Indiens Maya du Guatemala, chez les Touareg du cercle de Manaka au Mali, puis sur d'autres continents ; au Pérou, au Mexique… là où les Médecins aux pieds nus ont installé des missions.
Au Guatemala, grâce à l'action de l'équipe pluridisciplinaire des MAPN (éducation avec vidéo-cassettes dans les écoles, cours d'hygiène, de diététique, construction de latrines, etc.) le choléra, qui sévit dans toute l'Amérique centrale, a été jugulé dans la province du Quiche.
Cela suppose des équipes de médecins, de pharmaciens, de naturopathes, de vétérinaires, de sage-femmes, accompagnées d'ingénieurs, d'agronomes, de logisticiens etc. qui exercent leur art et forment les praticiens locaux dans le cadre des institutions traditionnelles. Voilà une nouvelle coopération en marche. Un vaste et ambitieux programme s'offre aux Médecins aux pieds nus et à l'ethnomédecine. Des appels pathétiques affluent de toutes les parties du monde : Colombie, Haïti, Togo, Cameroun, Zaïre, Madagascar, Népal, Sri Lanka, Cambodge, Vietnam.
Pour ceux qui caressent l'envie de mener une grande aventure utile, les MAPN leur ouvrent leur porte. Les volontaires reçoivent un salaire et sont assurés. Le transport est pris en charge. Ils partent pour au moins six mois.
Les réalisations des Médecins aux pieds nus
Depuis 1987, date de création de l'association, les volontaires, qui ont transformé l'approche humanitaire dans le développement et l'autonomie des communautés, ont accompli sur les différents continents, des "petites choses".
C'est ainsi qu'ils ont cultivé une plante chinoise, l'Artemisia annua, dans des régions impaludées (Grands Lacs en Amérique latine). Ils ont mis au point des préparations galéniques à la disposition de ces populations. La morbidité due au paludisme chute considérablement.
Sachant l'importance de l'écosystème dans lequel est plongée une plante, ils ont étudié, avec le concours des tradipraticiens du Burkina, une autre plante appelée Cochlosperum tinctori. Elle s'est avérée plus efficace que l'Artemisia annua. Aujourd'hui les tradipraticiens de dix pays sahéliens l'ont mise à la disposition des Africains.
En ce qui concerne la drépanocytose (thalassémie), une pathologie génétique sanguine qui sévit en Afrique sahélienne, les ethnobotanistes ont étudié plusieurs plantes connues des tradipraticiens. C'est ainsi qu'au Niger, où 30 % des enfants en sont atteints, ils ont mis au point une préparation galénique à partir d'une plante locale : le Calotropis procera. Désormais leur espérance de vie s'est considérablement allongée.
Une expérience de médecine vétérinaire au Cambodge
Ils ont expérimenté la puissance antivirale des huiles essentielles sur la maladie aviaire des poules, dans un camp de réfugiés à la frontière du Cambodge. Actuellement, pour cette maladie, il n'y a pas de traitement chimique antiviral, sauf les huiles essentielles à phénol et monoterpénol (origan, sarriette, girofle).
Un élevage de poules avait été installé dans cet immense camp de 120 000 réfugiés khmers. Des donateurs avaient financé la construction de poulaillers. Des milliers de poules étaient réparties en plusieurs poulaillers. Beaucoup de ces gallinacés attrapaient des maladies virales et en crevaient. Les responsables de ces poulaillers leur ont exposé le problème après avoir fait venir des vétérinaires, sans résultats. Ils ont proposé d'essayer les huiles essentielles. Ils ont mis quelques gouttes d'huiles essentielles mélangées à la nourriture dans les bacs en bois. Ils ont séparé les poulaillers et mis des huiles essentielles dans certaines mangeoires. Là où ils en mettaient, la maladie s'arrêtait. Ils ont fait cette expérience "en double", dans deux bacs distincts : un bac contenant des graminées et un bac enrichi aux huiles essentielles. Les poules allaient vers le bac qui sentait les huiles essentielles. Elles s'autoguérissaient.
Des huiles essentielles dans le Nordeste, au Brésil
Dans les zones défavorisées, l'alambic remplace la pharmacie. Après le Laos et le Cambodge, une équipe de Médecins aux pieds nus a tenté et réussi une expérience d'ethnomédecine au Brésil, plus précisément dans le Nordeste, région victime de la sécheresse et de la famine.
En 1987, un médecin accompagné d'une ethnobotaniste s'envolait pour Sao Benedito dans le Maranhao. Ils ont visité la région et dialogué avec la population avant de commencer leur mission.
Tandis que l'ethnobotaniste recensait les plantes médicinales avec les tradipraticiens locaux, le médecin étudiait les données socioculturelles et les besoins de santé avec l'aide du missionnaire français, porte-parole de la collectivité locale. Ensemble ils ont défini une stratégie de développement à partir de l'environnement naturel et humain. En deux ans, ce médecin aux pieds nus a appris la langue et formé des agents de santé à l'utilisation des huiles essentielles.
Aujourd'hui, l'alambic a remplacé la pharmacie désespérément vide : l'essence d'eucalyptus assèche les pathologies ORL ; la mauve éteint les inflammations ; la mélisse réduit les spasmes digestifs ; l'essence de chénopode tue les vers ; la prêle et les joncs des marées cicatrisent et reminéralisent tous les dénutris, etc. Ces soins de santé primaires répondent désormais aux besoins de la population qui peut ainsi s'offrir une médecine bon marché, efficace et adaptée. En développant ainsi la pharmacopée locale, on a réussi à contourner les difficultés d'approvisionnement en médicaments.
Au Guatemala, faire face au choléra
Partie du Pérou, l'épidémie de choléra a atteint le Guatemala dans le courant de l'été 1991. Fin septembre, on comptait déjà 250 cas, dont 4 décès.
A Chinique, là où est implantée l'équipe, il n'a été recensé qu'un seul cas, un enfant, aujourd'hui guéri. La population, et en particulier les responsables locaux, avaient été instruits par l'équipe des Médecins aux pieds nus de toutes les mesures de prévention qui devaient être prises (la construction de latrines publiques en prévision des fêtes de village, recours au vinaigre des quatre voleurs, intensification de notions d'hygiène et de nutrition…). L'action a consisté à réaliser sur le terrain :
- des tournées dans les aldeas (hameaux) et les écoles avec des affiches didactiques (entièrement dessinées, les Indiens maya sont analphabètes) élaborées sur les différentes sortes de diarrhée et leur traitement par les plantes,
- des séances publiques de vidéo avec une cassette expliquant le mécanisme de la réhydratation orale, à effectuer à la maison, en cas d'urgence.
Les enfants semblent avoir bien retenu le message si l'on considère l'excellent résultat. D'autre part, l'ethnobotaniste de l'équipe, dans le cadre de ses travaux en liaison avec la faculté de pharmacie de Guatemala City, a décelé les propriétés de deux plantes utilisées systématiquement pour les diarrhées-vomissements et dont l'une était bien connue pour stopper les "douleurs d'estomac".
Une expérience chez les Touareg du Mali
En 1985, les Touareg du Mali, plus précisément du cercle (canton) de Menaka, ont fait appel aux médecins aux pieds nus pour les aider dans leurs problèmes de santé et de développement ; ils ont demandé, toutefois, de respecter l'environnement et leurs traditions. Deux volontaires sont partis pour effectuer cette mission sanitaire vers le Sahel, si durement éprouvé depuis les grandes périodes de sécheresse en 1984, où les 50 à 60 000 habitants, en grande majorité des nomades-éleveurs, avaient perdu jusqu'à 95 % de leur cheptel. Les deux médecins aux pieds nus ont aidé au maintien sur leur territoire, à implanter des villages autour des puits, dans le but de cultiver pour survivre, et d'éviter ainsi la dispersion des familles porteuses d'une tradition ancestrale.
Les volontaires MAPN
L'association est ouverte au public. Le niveau demandé est le baccalauréat. Pour partir il faut suivre une double formation : l'ethnomédecine et la phyto-aromathérapie en plus de sa formation initiale et de son expérience qui doivent correspondre aux besoins des missions.
L'ethnomédecine permet de comprendre chacun des peuples de l'intérieur avec ses différentes représentations mentales.
L'étude des plantes représentera un outil précieux. Les volontaires créent des jardins botaniques recelant des plantes médicinales. Ils en feront des médicaments (tisanes, teintures, sirop, pommade, huiles essentielles...) disponibles toute l'année, efficaces et d'un prix très abordable.
Les cours se déroulent en week-end (dans un couvent du 15e arrondissement de Paris) ou par correspondance (huit week-ends ou huit polycopiés par an durant deux ans). En juillet, un stage de quatre jours est proposé pour apprendre à réaliser les médicaments.