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UN ASPECT DU VAUDOU EN HAITI

Samedi, 29 Mars 2003, par Jean Pierre Willem info@mapn.org


Pour les Haïtiens l'eau est l'énergie qui égale le sang. Le sang de la terre, c'est l'eau. Et leur maman, la matrice des hommes, c'est la terre. L'eau leur donne la vie. L'eau renforce leur énergie parce qu'elle est le sang de la terre. Ils ont un grand respect pour l'eau car, sans l'eau, il n'y a pas de vie.

Nous profitons de quelques jours de détente pour vérifier nos connaissances sur le vaudou. Nous nous rendons à Sodo, à quelques kilomètres de Port-au-Prince, près de Ville-Bonheur. Après avoir traversé un riche plateau, la rivière La Trombe se précipite dans le vide, au milieu de lierres et d'arbres géants qui laissent serpenter leurs racines dans le creux des rochers. Nous sommes le 24 juillet, à la Plaine du Nord, dans ce petit village au nord du pays, où les "vaudouisants", chaque année, se retrouvent pour le pèlerinage de Saint-Jacques.

Les pèlerins arrivent au fond de la cascade, excités et joyeux, un peu inquiets aussi du voisinage des esprits. Dans les eaux écumantes au pied de la cascade, dans les rires, les cris et les invocations, on se baigne à demi-nu, et rien n'échappe au savon que l'on jettera ensuite dans le courant, en offrande. On se croise, on s'entraide sur les rochers glissants, on s'enivre de la violence des chutes. Les yeux sont exorbités. Tout autour, des mains bienveillantes accompagnent la personne en transe.

Nous pénétrons dans le rituel de l'eau et dans celui, plus étrange encore, de la boue. La boue est le limon originel et fécond d'où est sortie la vie. Les corps s'y plongent, pris d'étranges convulsions. Les corps pétrifiés, les yeux exorbités rougis par la transe, la purification dans les sources magnifiques du pays sont autant d'images de cette croyance en un bain de chance. L'eau permet de se fondre, de s'oublier, de tuer symboliquement les maux du quotidien et de "laver sa déveine". L'eau pour se défaire, pour se refaire… Les corps explosent, se débattent et s'agitent dans la violence des cascades.

Se frictionner avec des herbes, savonner sa misère, offrir son corps meurtri, se laisser porter et glisser vers une eau toujours plus douce, toujours plus salvatrice, jusqu'à n'être plus que l'eau même, c'est le chemin de l'éternel retour, le chemin de la mère patrie, de l'Afrique mythique. C'est celui qu'empruntaient les esclaves, au début de la traite, lorsqu'ils se précipitaient dans la mer, en un suicide collectif, du haut des barreaux des négriers qui les arrachaient à la terre de leurs ancêtres.

La boue qui purifie

L'eau qui se mélange à la terre est le symbole de la naissance d'une évolution. La boue est le limon originel et fécond d'où est sortie la vie. Ce n'est pas un hasard si en Haïti certains bassins de boue sont les lieux de grands rendez-vous. Ni que ces boues soient, en fait, cette belle et grasse argile dont nous connaissons tous les bienfaits.

Les tambours ne cessent de battre, accompagnés par le chœur des "hounsi", servantes et serviteurs des esprits. Déjà certains sont pris d'étranges convulsions comme frappés d'une onde électrique. Les premières transes se manifestent et les corps, dans la nudité qui est la plus simple des offrandes s'avancent dans la boue du bassin.

Les danseurs d'argile

Aujourd'hui, c'est Hogou qui mène la danse. Patron des guerriers, il est aussi le tonnerre, le feu, la volonté et le pouvoir. Il aime le rouge et le bleu. Il affectionne les cratères, comme ce bassin rempli d'une boue d'argile. La boue purifie. On y dépose des "leveines", de petites bougies qui brûlent dans des demi-mandarines. On y plonge les jeunes enfants pour appeler sur eux bonheur ou guérison. Elle facilite l'entrée en transe de ceux qui lui offrent leur corps. Pour chacun, ici, la boue est un symbole de vie et de recommencement. Hogou lui-même a pris possession de leur corps.

Du vaudou, on connaît surtout l'image d'Epinal des "bokor", sorciers jeteurs de sorts qui plantent des épingles dans l'effigie de leur victime. Mais ici, bien que capables de performances physiques inhabituelles et insensibles à toute douleur, les "chevauchés" ne sont que des messagers du dieu. Ils confortent ou ils menacent, car les "loa", ces esprits locaux, ont les mêmes humeurs que les hommes.

Les possédés prédisent l'avenir, soignent les malades et transmettent la force d'Hogou même à ceux qui n'ont pas la chance d'être visités par son esprit.

Les tambours résonnent toujours et les corps dansent, gesticulent dans la boue comme autant de statues vivantes sur lesquelles jouent les reflets de la lumière. La forte odeur des leveines, ces chandelles de suif qui brûlent sur les bords du bassin, devient entêtante.

Soudain, sur la rive, un spectateur ou une spectatrice semble pris de frénésie, ses yeux se révulsent. Déshabillé par ses proches et guides, le « loa dansant dans sa tête », il plonge dans les eaux boueuses. Le corps, abandonné au sacré, devient langage.

De tous côtés s'élèvent les invocations et les prières, dans un corps à corps entre le pèlerin et son dieu, sous le regard rougi et halluciné de ceux qui ont déjà reçu sa visite.

Renaître de la boue

Après de longues minutes d'une incroyable intensité ? des corps roulent inertes dans la boue comme vidés, soudain.

L'épuisement, physique et nerveux, de ceux qui viennent d'être possédés n'est égalé que par la béatitude qui se lit sur leur visage. Ça et là des hommes, et surtout des femmes, gisent ainsi, comme soudain dégrisés, insensibles au son des tambours. D'autres remontent sur la rive, couverts d'argile, en promenant des regards presque étonnés sur le spectacle qui continue autour d'eux… Le réveil a chassé de leur mémoire tout souvenir de ce qu'ils ont fait ou dit, lorsque le dieu s'exprimait à travers eux. Mais tous sont désormais chargés des forces du puissant dieu guerrier qu'est Hogou. Ils partagent cette protection avec leurs proches et tous ceux qu'ils ont touchés et qu'ils ont conseillés pendant leur transe.

Le pèlerin, "chevauché" par son loa, qui pénètre dans le bassin de boue, se sent renaître, chargé d'énergie pour se battre contre sa déveine. Ce n'est qu'à la Plaine-du-Nord que le fidèle d'Hogou peut, une fois l'an, renaître de la boue.


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