LA PLANETE 'FOOT'
ou la GRAND MESSE du FOOT ou A CEUX qui s'en FOOT ! Date de l'article : 11/06/06
La Coupe du monde. Pas besoin de préciser de quel sport il s'agit. L'évènement par excellence. Planétaire au point de risquer l'abstraction, le manque d'atmosphère par excès d'information. Mais que la Coupe du monde se rassure. Elle est à usage beaucoup plus intime qu'il ne semble. Chacun y construit sa propre mythologie avec des miettes de mémoire.
Du 9 juin au 9 juillet, le foot va envahir les radios, les télévisions, les spots publicitaires et même les écrans de téléphones mobiles. L'évolution des techniques de retransmission a transformé l'évènement en une orgie planétaire.
Longtemps associé au beauf décérébré, le ballon rond suscite désormais débats enflammés, pamphlets, romans, mémoires, films, morceaux de rock. Dans un élan d'immodestie Pelé confia un jour :"je suis né pour le football comme Beethoven est né pour la musique".
Prétendre aujourd'hui que le football participe de la culture, c'est en effet se moquer du monde, mais c'est aussi avoir une bien piètre image de la culture, celle du prêt-à-penser, du fast-thinking, ou du zapping. Dans un essai au titre et au contenu ravageurs (le Football, une peste émotionnelle), Jean-Marie Brohm dit tout le mal qu'ils pensent du foot et des idiots utiles qui essaient d'intégrer ce sport à leurs réflexions intellectuelles. Pour lui -comme au siècle dernier pour un Thomas Bernhard qui voyait dans le sport une simple forme d'amusement et d'abêtissement des masses ("c'est pourquoi tous les gouvernements sont toujours pour le sport et contre la culture", assénait-il dans l'Origine)-, on ne saurait donc apprécier les arabesques de Zidane et prétendre lire Proust et Rabelais, vibrer pour son équipe favorite et goûter au cinéma de Bergmann ou de Kusturica, pleurer de joie ou de peine devant son petit écran sans être une victime consentante (car supposée intelligente) de ce que Wilhelm Reich a baptisé "la peste émotionnelle". Bref, de Paris à Rio, on n'a décidément pas fini de payer le "toi, méprisable joueur de football" lâché par le comte de Kent dans le Roi Lear... Que penser, dès lors, de cette profusion de livres et de films, outils culturels s'il en est, qui paraissent à l'occasion de la Coupe du monde de football en Allemagne ? Si les seuls incultes, xénophobes et ivrognes s'intéressaient au ballon rond, à qui seraient supposés être destinés ces ouvrages ?
La vérité est certes plus compliquée que certains raccourcis des ennemis du foot. Le fait évident est que, par son rôle géopolitique, par sa puissance économique, par ses enjeux médiatiques, par son impact affectif, le football tient désormais une place centrale dans notre société. Que des artistes, des écrivains ou des penseurs s'en préoccupent, quoi de plus normal ? Surtout qu'il y en a pour tous les goûts.
Le football est un concentré de la mondialisation et de ses contradictions. En vérité, comme tous les phénomènes culturels, le football s'est mondialisé en se réinventant au contact de peuples et de civilisations multiples, qui lui ont donné au fil du temps un sens approprié à leurs besoins. Il est à ce titre le miroir de l'évolution des sociétés, plus qu'il ne l'impulse.
Le football n'est pas une bulle de douceur et de fraternité dans un monde violent et compétitif. La chose est entendue. Et il n'est pas interdit de rêver d'un autre monde. Il n'empêche que le foot est ce que nous en faisons.
Le foot, sport populaire s'il en est a atteint le sacré. Ne parle-t'on pas de religion du foot de "grand messe", de "communion" avec le peuple, du dieu Zidane ? Les métaphores guerrières abondent aussi "bombarder les buts adverses" "exploser les défenses" "mitrailler le gardien"...
Pour autant, le mondial 2006 en Allemagne est aussi l'occasion de rappeler à quel point le football constitue un formidable fédérateur d'énergies dans certains pays économiquement défavorisés et un indispensable ballon d'oxygène pour des peuples dont la liberté politique, sociale ou religieuse n'est que pure utopie.
Pendant un mois, on ne nous parlera que de foot et d'exploits. Mais à l'unanimisme lénifiant ! Cette passion partagée ne peut nous faire oublier les dérives d'un sport où l'argent est devenu roi et qui, disons-le gâchent notre plaisir : la démesure des salaires des joueurs, les cas avérés de dopage, les matchs arrangés, la corruption des arbitres, le racisme et la violence dans les stades, les tricheries quasi mafieuses qui gangrènent ce sport universel et populaire. Rarement le roi football aura remué autant de remugles.
Mais ne boudons pas notre plaisir, cette coupe du monde, parenthèse dans la vie de milliards de gens riches et pauvres, donne lieu à des explosions émotionnelles et pourquoi pas à un semblant de réconciliation.